Note / Laurent Malaurie

Extrait du cahier des Plasticiens du Puy-de-Dôme 2015

« (…) alors que le digital domine le monde (j’)entame (ma) rédemption, convaincu de l’impasse que (je perçois) dans l’hyper-communication. »
Après la 2è Guerre mondiale, l’art occidental légitime s’est élaboré dans un univers urbain saturé d’images éphémères. De là, deux voies s’ouvraient aux plasticiens : recycler cette avalanche venue des Etats-Unis (Pop Art…) ou s’en démarquer (par exemple, en optant pour la sobriété formelle). Puis, flux et durée de vie des images évoluèrent en sens inverse : toujours plus nombreuses mais promises à rapide obsolescence. Face au renouvellement permanent de l’information, l’art devait-il enregistrer le réel, fût-ce de manière subjective? En 2013, Antony Squizzato, ancien directeur d’une agence digitale, se décide à répondre en peintre. La série « Abstractions satellitales » interprète et fige des vues satellite de sites précisément localisés. Conçue en réaction à son environnement technologique, cette peinture épurée, ce « Pop-constructivisme », offre au spectateur gratification esthétique, possibilité d’interaction et matière à réflexion. Quel tour de force !
Un témoignage personnel subjectif

Créateur numérique fort sollicité, Squizzato s’est emparé du pinceau par besoin d’expression personnelle et pour prendre le temps de travailler directement sur une image pérenne, sans truchement d’écran ou de souris. De cette réaction à des contraintes professionnelles et techniques naquirent des paysages aux antipodes du relevé photographique. En effet, la figuration dépouillée d’espaces immuables s’oppose diamétralement au fréquent renouvellement de la très détaillées vision satellitaire. Tenté d’établir un parallèle entre l’artiste-peintre et le cartographe scientifique, on se fourvoierait néanmoins à les opposer selon leur objectivité présumée inégale. Ici et là, sujets, cadrages et formats procèdent de choix en partie arbitraires. De même, échelles de représentation et codes couleurs trahissent autant la subjectivité de l’auteur qu’elles pré-fabriquent la vision du regardeur. Information, l’image procède donc de partis-pris et appelle des réactions convenues. En l’espèce, couleurs tantôt vives ou douces, formes arrondies ou anguleuses flattent l’œil et orientent notre perception esthétique.

Une figuration efficace

Bien qu’étant transcription de données extérieures, ces toiles – évoquant P. Klee ou le constructivisme – valent d’être appréciées pour elles-mêmes, notamment en raison de leur lisibilité et de leur efficace organisation interne. Ainsi, la lecture des reliefs est facilitée par des dégradés chromatiques. Ailleurs, l’ajout d’ombres permet le déchiffrage des volumes. Mais cette lisibilité doit aussi beaucoup à la composition générale du tableau selon des lois éprouvées. Donc : au choix préalable de sujet et cadrages judicieux. Ainsi, l’image peut être subdivisée en trois bandeaux horizontaux ou structurée autour d’une diagonale. Enfin, des réseaux de lignes concentriques permettent le cheminement du regard jusqu’au véritable sujet du tableau : ici, une piscine ; là un parking.

 

Un support interactif propice à réflexion

Par leurs titres précis, ces figurations dépouillées appellent enfin la comparaison avec les vues satellite disponibles sur nos mobiles et tablettes. Ce faisant, Squizzato suggère autant une conduite à adopter qu’une réflexion sur cette dernière. La figuration de sites isolés renvoie le regardeur connecté au constat de sa propre solitude. Entre optimisme technique et pessimisme moral, le tableau suggère alors de méditer posément sur nos rapports à une technologie performante mais addictive, qui nous isole sous prétexte d’informer ou de distraire.

 

Laurent Malaurie

Historien et sociologue de l’art,
diplômé de l’EHESS-Paris